La maison de Capdenac
Depuis un peu plus d’un mois nous habitons chez Edith. Edith est morte au mois de Mars. Mars 2019. Nous sommes aujourd’hui le 25 juin. Le 25 juin 2020. J’écris depuis le bureau du deuxième étage du futur Relais du Chien Bleu. La pièce au mur gris, abîmés et fissurés. J’aime cette pièce. On y sent toute l’histoire de la maison. L’atmosphère y est douce. Feutrée. Par la fenêtre je peux voir le soleil se coucher. Un pigeon marche tranquillement sur l’arête du toit en tuiles d’en face. L’arbre est immobile.
Nous avons acheté la maison d’Edith à son fils, qui voulait vite s’en débarrasser. Quand nous avons emménagé, il y avait encore les meubles, avec dans les meubles encore les affaires. Toutes les affaires. Les livres, la vaisselle, les vêtements, la literie. Il y avait même des boites de conserve et des bouteilles d’alcools. Dans le salon, il y avait aussi une platine avec des vinyles. Des vinyles de musiques classique, avec au milieu de Mozart, de Bach et de Haendel, la Compagnie Créole. Le salon est haut de plafond. Un plafond avec des moulures dorées. Sur les murs il y a une tapisserie de tissus verte et au-dessus de la cheminée en marbre un grand miroir. Un salon comme je ne pensais jamais en avoir. Un salon comme je ne pensais même pas qu’il puisse en exister, quand enfant avec mes parents j’habitais le petit HLM de Caulier, Lille.

Parfois le soir, dans le salon nous écoutons de la musique en y buvant quelques verres. Parfois même j’y suis un peu saoul, et j’imagine Edith, un verre de punch à la main, celui que nous avons trouvé dans la cabane du jardin, dans une grosse dame-jeanne avec marqué en feutre noir sur une étiquette d’écolier : « Ti Punch ». Je l’imagine en train de danser seule dans le salon, se déhanchant sur les « Zoukez zoukez » de la Compagnie Créole. J’imagine Edith et je souris. Je l’imagine avec des cheveux bouclés gris, une fine paire de lunettes rondes et une robe à fleurs pastel. Je l’imagine comme une de ces grands-mères de contes de fée. Comme dans Le Petit Chaperon Rouge. Edith était professeur. Dans la maison il y a encore de vieux manuels scolaires et des photos de classe remplies de visages inconnus, souriants en rang. Les mêmes sourires tous les ans. Les mêmes regards aussi. Ils ont tous vieilli maintenant. Dans mon bureau du deuxième il y avait aussi une photo de Pierre, le fils d’Edith, le jour de sa communion. Dessus il porte une robe blanche et une grosse croix en bois sur le torse, dans un cadre doré.
Il a l’air d’une poupée de porcelaine.

Avant Edith, cette maison a appartenu à Théophile Raynal. De Raynal & Roquelaure. La marque de cassoulet. Il y a peu le groupe a racheté Zapetti. Et William Saurin aussi. A la fin du XIXème siècle, comme beaucoup d’autres, Capdenac-Gare était une ville industrielle. Une ville de cheminots. Dans la cuisine de notre maison, Théophile préparait des plats pour le buffet de la gare. La cantine des travailleurs. Il y avait beaucoup de cheminots à Capdenac-Gare, plusieurs milliers, et il lui fallait cuisiner beaucoup. Énormément. Alors lui est venue l’idée de faire les plats en avance et de les stocker. Comme ça il a fait les premières conserves de France. Dans notre cuisine. Dans cette cuisine où le matin je mange des tartines de confiture que Fanny a préparée l’année dernière, quand nous habitions encore à Lille, et que j’ignorais encore l’existence d’une ville au nom de Capdenac-Gare, Aveyron.
Maintenant, des boîtes de conserve préparées dans les usines Raynal & Roquelaure, il y en a dans tous les supermarchés de France, et des cheminots, à Capdenac, il n’y en a plus. Il reste une gare, où passe encore quelques trains.



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